Je l’ai rencontré un jour de printemps. Un de ces jours où l’on sort son manteau, effrayé.e par l’ombre encore trop présente de l’hiver. Un de ces jours où l’on regrette vite ce choix, le soleil ayant fait fondre toute trace de froid.
Je l’ai rencontré ce jour-là. Je l’avais approché auparavant sur des plateformes de jeux vidéo. Je l’avais tout de suite remarqué – comme une impression de le reconnaitre. Et j’avais voulu le rencontrer très vite. Plusieurs parties plus tard, un rendez-vous manqué et de longues conversations drôles et passionnantes, nous nous sommes rencontrés.
Je l’ai rencontré, donc, dans mon grand manteau d’hiver – un de ces manteaux qui recouvrent tout et qui font seulement ressortir les yeux de dessous la capuche – par une chaleur printanière, déjà presque brûlante.
Je me sentais gauche. Mais je m’en fichais. S’il n’aimait pas ma gaucherie, cela voudrait dire qu’il ne m’aimait pas. Et ce serait tant pis pour lui.
A mon plus grand soulagement, je le vis débarquer avec le même grand manteau trop chaud. Je souris. Notre premier contact fut maladroit, mais si agréable. Être avec lui me semblait presque une évidence. La conversation allait bon train, et les silences naturels me laissaient le temps d’apprécier sa présence.
Après cette première rencontre, nous ne nous quittâmes plus. Notre intimité se développait avec une spontanéité stupéfiante, et j’avais l’impression de l’avoir toujours connu. Je n’avais pas peur de ne pas lui plaire. Il m’aimait entière. Il acceptait mes poils, mes cicatrices, ma moustache, mes boutons et mes ongles trop longs.
Je l’aimais comme personne auparavant. Il y avait dans notre intimité quelque chose de profond, quelque chose de spirituel, quelque chose de cosmique. Il me rendait belle.
Nos conversations étaient passionnantes. Nous parlions des nuits entières, refaisant le monde, philosophant sous les étoiles, planifiant notre futur. La vie n’avait jamais été aussi belle.
On s’est dit je t’aime le premier soir. Pourquoi attendre, pourquoi le cacher alors que c’était si évident ?
Et puis, un jour, j’ai perdu ma voix.
Les signes précurseurs de ma violente dépression avaient été discrets. Mais ils étaient bien là. Heureusement, je n’étais pas seule pour les affronter. Nous abordions les problèmes ensemble, offrant à l’autre l’épaule et le soutien nécessaires, avisant et accompagnant l’autre dans ses mésaventures. Offrant des compromis. Du réconfort. Il m’a donné des outils. Il m’a conseillée.
J’avais déménagé. Loin. Très loin. Nous ne pouvions nous voir qu’une fois par mois.
La distance entre nous nous attristait, mais j’avais foi en notre amour et notre lien. Rien ne nous séparerait. Pas même la distance. Bien sûr, l’absence de l’autre était une souffrance, mais je savais que, où qu’il soit, quoiqu’il fasse, il était là, présent, amoureux.
La difficulté résidait dans ma solitude. Encore trop jeune et trop candide, je ne voyais pas les potentiels dangers, et les obstacles croisés rouvraient mes blessures que je refusais alors de voir ou de guérir.
Le lien d’âme sœur ne me facilitait pas la tâche non plus. Notre empathie démultipliée pour l’autre exaltait nos sens, amplifiant nos sentiments et chacune de nos émotions.
En des périodes de bonheur, cela ne fait qu’accroître notre félicité. Mais le lien d’âme sœur fait fi des dégâts qu’il peut causer.
Mon mal-être n’a jamais fait autant de mal à quiconque et sa profonde tristesse de me voir ainsi ne faisait qu’alimenter la mienne.
Je me rappelle encore très précisément de nos moments de bonheur intense. Nos premières étreintes. Sa demande en fiançailles. Nos premiers projets. Mes larmes d’extase. Tout avait été si naturel. Comme si nous nous étions attendus, comme si nous nous étions simplement retrouvés. Et la promesse de se réunir, plus tard, dans le grand tout, avec toutes nos autres âmes sœur, nous fait sourire, la nuit, enlacés dans notre nid.
Il m’aime.
Et il m’a offert son amour, sa tendresse, son âme et son esprit. Sans retour.
Aujourd’hui, je peux le dire, sans confondre avec le lien d’arcane.
J’ai rencontré mon âme sœur.
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